L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho : Les dents de Recife

Kleber Mendonça Filho Agent secret

Après Walter Salles et son Je suis toujours là, au tour de Kleber Mendonça Filho d’explorer le Brésil sous dictature en cette année 2025, avec son film L’Agent secret.

Il y a quelque chose qui tient de l’urgence dans le cinéma brésilien. Un mélange entre danger omniprésent et sens de la fête, vibrations de la musique. L’ouverture de L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho va dans ce sens. Un corps sur le sol, dans la poussière d’une station service. Une coccinelle jaune, un mouvement de caméra à la grue. Des policiers corrompus puis des hurluberlus en transe à l’approche du carnaval. Le décor est planté, entre fête et dictature.

« Brésil, 1977. Marcelo, un homme d’une quarantaine d’années fuyant un passé trouble, arrive dans la ville de Recife où le carnaval bat son plein. Il vient retrouver son jeune fils et espère y construire une nouvelle vie. C’est sans compter sur les menaces de mort qui rôdent et planent au-dessus de sa tête… »

©️2025 Ad Vitam

Un film durant la dictature mais pas un film de dictature

Le pays Auriverde est marqué à jamais par la dictature militaire en place de 1964 à 1985. Un nombre incalculable de vies marquées, des mémoires chamboulées et des générations exorcisant encore cette période aujourd’hui. C’est le cas de Walter Salles et c’est aussi le cas de Kleber Mendonça Filho avec L’Agent secret, son 3e long-métrage de fiction réalisé en solo après Les Bruits de Recife (2012) et Aquarius (2016). 

Comme il en a l’habitude, celui qui est juste surnommé “Kleber” mêle plusieurs choses. Il y a plusieurs genres, du thriller au fantastique mais aussi des marottes qui lui sont chères. Le tout forme une mosaïque intime repartie du dernier Festival de Cannes avec le prix de la mise en scène et celui de l’interprétation masculine pour Wagner Moura.

Recife, personnage à part entière

Critique de cinéma, programmateur de salle et surtout amoureux de sa ville. Kleber Mendonça Filho a un côté chercheur du 7e art. Et c’est lors du long processus de création du documentaire Portraits fantômes que L’Agent secret s’est construit. Plus qu’un film sur la dictature, L’Agent secret est une oeuvre qui retranscrit une époque, des sensations dont “Kleber” se souvient. En 1977, année durant laquelle se déroule l’intrigue, le réalisateur a 9 ans et s’enferme dans les salles obscures de Recife.

Cela marque le début de sa cinéphilie et il est tout naturel de retrouver dans L’Agent secret un haut lieu de Recife : le carrefour composé notamment du cinéma Sao Luiz et du pont Duarte Coelho. Le lien avec l’art dans lequel Kleber exerce ne s’arrête pas là. Les références au film Les Dents de la mer, réalisé par Steven Spielberg et qui a marqué la ville côtière (sujette aux attaques de requins) sont nombreuses. S’en dégage un constat qui image le film : le danger est là mais on ne le voit quasiment pas.

©️2025 CinemaScópio – MK Production – One Two Films – Lemming

Une note d’espoir

L’Agent secret a aussi quelque chose de spécial dans sa construction. Toute l’équipe a plongé dans sa mémoire familiale pour constituer la matrice de l’œuvre. “Nous sommes si nombreux à nous être tournés vers nos familles, nos oncles et tantes, nos cousins, nos grands-pères. Wagner aussi. Il est allé puiser dans sa famille, quelques oncles, son père. C’était comme si une merveilleuse maquette 3D avait pris forme à travers tout cela, et elle comprend une grande part de vérité”, raconte le réalisateur en interview.

Si le film est un véritable phénomène au Brésil, c’est aussi qu’il apparaît très actuel. La période trouble dans laquelle a été plongé le pays ces dernières années a ravivé une histoire pas si ancienne.

Dans tout ce marasme, Marcelo, joué par Wagner Moura, est pourtant porteur d’espoir. Ce héros ordinaire fuit puis retrouve une communauté autour du personnage quasi sanctifié de Dona Sebastiana, tenu par Sebastiana de Medeiros. Kleber arrive aussi à faire le lien entre les générations en jouant sur les temporalités.  Il offre ainsi à son agent secret les ingrédients capables d’en faire un film référence pour le cinéma brésilien.

Long métrage texturé avec soin, L’Agent secret est un élan puissant entre film d’époque, film engagé et bonbon de cinéphile. Kleber Mendonça Filho livre ici son magnum opus.

Laisser un commentaire